Lettre à un ami qui ne voulait pas partir
À vouloir tenir le mot par le bout le plus sûr, je ne sais désormais pas comment commencer cette lettre. Je suis, comme toi, de ceux qui ne voulaient pas partir. Et maintenant, je ne sais pas si je dois m’enorgueillir d’avoir eu la sensation que cette histoire de Biden cachait plus qu’elle ne disait ou espérer qu’il y ait une autre opportunité pour prendre le large. Entre une déportation imminente et une mort qui ronge de loin, le choix n’est pas vite fait.
Je t’écris pour te dire que j’ai admiré ta ferme détermination à rester dans ton pays (même si, de pays, je ne suis pas sûr qu’il y en a encore). Tu es de ces rares jeunes qui ont mis leur vie en bandoulière sur le torse pour dire qu’il faut. Il faut passer chaque vie derrière soi pour espérer un pays. Il faut rester, vivre à voix haute pour ne pas mourir à voix basse. On dira peut-être que vivre n’est qu’un mot dont la signification nous échappe quotidiennement. Que même le gosse qui vient de naître tient fermement sa mort dans les yeux. Soit. Nous mourrons chaque jour, et toi, t’as fait le choix de vivre en mourant, de vivre en courant, « pour ton pays ». « N’est ce pas beau » dirait l’autre.
Si je t’écris aujourd’hui, c’est pour te demander à quoi tu t’attendais. Je me souviens de notre sérieux d’enfant autrefois quand, chaque matin, le policier, avec son sifflet, stoppait véhicules et piétons pour hisser le drapeau en haut du mât (drapeau, il y avait). Je me souviens de nos rires en arpentant les rues du Champs de Mars les dimanches après-midi, barbe à papa, papita, fresko ou sucreries en main. Je me souviens de tout ça et je me demande si tu as oublié que nous ne sommes plus ces adolescents et que nous n’avons plus ce pays qui nous faisait rêver. Et maintenant que je suis là, dans ce pays qui nous tire dessus, je me demande si moi aussi je n’ai pas oublié.
Comme toi, je suis de ceux qui ne voulaient pas partir. Et maintenant, comme toi, je ne sais pas comment rester.
A vouloir tenir le mot par le bout le plus sûr, je ne sais désormais pas comment finir cette lettre. Je ne suis même pas sûr de l’avoir commencée. Le souci reste et demeure, toi, moi, ici, dans ce pays qui oublie comment être un pays. Et tous ces autres proies qui vivent pour se rendre aux prédateurs quand viendra l’heure. Je crois que nous sommes cons, pas pour avoir refusé de partir, mais pour avoir répondu présent dès le commencement. Notre plus grande erreur aujourd’hui c’est peut-être d’exister.
