Ce matin, je me suis souvenu d’une femme-soleil

Article : Ce matin, je me suis souvenu d’une femme-soleil
Crédit: pexels
10 octobre 2024

Ce matin, je me suis souvenu d’une femme-soleil

Il y a des femmes. Il y a le soleil. Et il y a des femmes-soleil. Et un beau matin, les mots peuvent se mettre en rang, enfin dans le bon ordre, histoire de nous dire tout ça. Et dehors, il y a le jour qui ramasse tout, pour nous aider à ne pas oublier.

Il est matin. Je suis assis au bord de la table. Sur le tapis, plusieurs choses banales. Des téléphones, une montre, des lunettes, une lampe. Elles sont nombreuses à remplir mes yeux. Pourtant, aucune d’elles ne m’intéressent autant que les carcasses de la nuit qui gisent sous la nappe crasseuse.

On ne pense pas à une personne comme je pense à Bella. C’est interdit. Pourtant, dans ma tête, il y a cette ville qui ne sait toujours pas comment aimer le soleil comme il se doit, ou bien cette ville qui ne sait pas comment aimer le soleil tout simplement. Il y a les jours qui bondissent, se blottissant les uns contre les autres en se fissurant gratuitement au passage. Il y a ces rires d’enfants qui vont à l’école, espérant y trouver la recette qui fera d’eux des hommes et des femmes. Il y a des feintes au bord d’une plage – j’ai définitivement oublié le nom des plages; pourquoi s’en souvenir quand tout ce qu’on retient d’elles c’est une vie lointaine engloutie par les fatras, les balles et la fureur des gens qui nous veulent toujours du mauvais côté du canon- et des sourires touffus qu’on jettent par-dessus bord. Bref, y a assez de choses pour qu’elle n’en fasse pas parti, Bella. Et pourtant elle est là. Ah!!! ce matin je me suis levé et j’ai compris qu’il fallait plus de temps pour oublier une personne qu’on a aimé si violemment. J’ai cru pourtant mettre cette nuit dans une feuille blanche et l’avoir laissée au coin de cette rue dont j’ai vite oublié le nom.

La première chose qui me vient en tête, c’est le lycée. Il a pris sept ans de ma vie, le lycée. En contrepartie, j’ai eu droit à de belles rencontres. J’ai eu un grand coup de cœur là-bas. C’était une femme comme toutes les autres, mais avec quel grand cœur ! Et il y a les gars de la prose, ceux avec qui j’ai longtemps partagé cette seconde peau. Et il y eut elle. Elle, ce jour de saison violente. Elle, ce jour de soleil mêlé de sable. Elle ce jour à ciel ouvert où des pas solides d’enfants et d’adolescents en parfaite alignement ramassaient le sol dans un bruit de semelle unique. Elle, ce jour devant lequel tout autre jour devint grimace (geste à James Noël pour la vibe). On ne décrit pas une première rencontre. Il y a des secrets qu’on ne confie pas à un crayon. Une première rencontre, on la savoure. Et puis Bella était devenue celle pour qui mon cœur sautait plus haut que tout. Je l’ai aimée immédiatement, comme si on pouvait aimer immédiatement. Cette folie dans son regard, la mer debout sous ses paupières, cherchant un toit pour ses couleurs, sa voix sublime, et tout le reste m’ont appris à aimer sans retenue une femme qui n’était désormais pas de ce monde. Je l’aimais tout fracas confondus. Je l’aimais. Elle m’aimait. Nous nous aimions sans dire mot. Nos doigts inventaient des soubresauts uniques en leurs genres en se frôlant les uns contre les autres. Ah ! Je me sens tellement petit en me rappelant cela. Et puis les jours ont passé. Et puis on se disait toujours des trucs banals, qui n’ont rien à voir avec ce qu’on devait dire. Quel gâchis.

J’ai passé une bonne petite journée à tâter des mots, à faire semblant de penser, à essayer de comprendre comment on fait pour rater l’immanquable. Lionel Messi a rater un but comme ça. Il était devant les cages vides, et il l’a manqué. Je ne l’aime pas Messi. Bon, il ne sait pas que je ne l’aime pas. Et c’est bien comme ça parce qu’il ne peut pas s’en foutre puisqu’il ne sait pas que j’existe. C’est ce qui me garantit que l’amour que je ne le porte pas sert à quelque chose. Ah! ah! ah! Bella ne l’aimait pas non plus, ce petit génie du ballon rond. Peut-être que je l’aimais pour ça ( le temps n’est pas à prendre en compte dans cette phrase). Supporter la même équipe de foot, c’est essentiel dans une relation. Rire dirait-on. Et puis rien.

Je suis toujours assis au bord de la table. Sur le tapis, les téléphones, la montre, les lunettes, et la lampe n’ont pas bougé d’un pouce. Cette ville, ces jours, ces rires et ces enfants piaillent toujours dans ma tête. Et la nuit qui a ramassé ses carcasses laissant la nappe crasseuse se prendre l’après-midi en plein visage, seule.

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